Le Dix

Parfum emblème :
Le Dix
de Balenciaga

A l’instar du « Dix » de Balencianga qui est une référence au « 10 avenue George V, où se trouvaient le salon couture et les ateliers du créateur, mon histoire se situe dans un autre quartier de Paris, au « 10 de la rue Amyot ». Il sera donc l’emblème de cette histoire qui est un souvenir rocambolesque de mes années d’études.

Le parfum Le Dix est lancé en 1947, année charnière pour la haute couture parisienne. C’est le premier parfum de Cristóbal Balenciaga, pensé comme l’équivalent olfactif de son style : rigoureux, architectural, élégant.

C’est un floral‑chypre aldéhydé, dans la lignée des grands classiques comme Chanel N°5 ou Arpège de Lanvin. Comme c’est la tendance actuellement pour plusieurs parfums anciens, la Maison Balenciaga a réédité une version plus contemporaine du Dix en 2025-2026. Son flacon reprend le design historique, scanné à partir d’un modèle d’archive de 1947.

Durée de lecture : 20 mn

J’ai fait mes études d’ingénieur dans le 5ᵉ arrondissement de Paris. Il est et restera toujours mon quartier préféré de la capitale. Ceci à la fois pour les merveilleux souvenirs de mes années d’études mais aussi pour le charme incomparable de ses vieux murs. Lorsque j’ai intégré mon école, située au 10 de la rue Amyot, juste derrière le Panthéon, elle fêtait déjà son cinquantenaire et ses bâtiments dataient du début du 19ᵉ siècle.

Aujourd’hui, si vous allez faire un tour rue Amyot, à cette adresse vous ne trouverez plus d’école mais un bâtiment résidentiel remis au goût du jour. Depuis le début des années 1990, l’école est allée s’installer à Villejuif dans des locaux modernes, plus pratiques, mais avec moins d’âme.

L’histoire que je vais vous raconter a eu lieu en juin 1987 alors que j’étais en dernière année d’études. Pour bien visualiser le contexte, j’ai besoin de vous décrire un peu ce vieil établissement. Passé une grande porte en métal ajourée par un petit grillage à hauteur des yeux servant de judas, nous arrivions dans une petite cour carrée. Sur trois côtés, les salles de classe étaient réparties sur 2 étages. Un rez-de-chaussée et un étage supérieur auquel on accédait par deux escaliers étroits en bois. Face à nous en entrant dans la cour nous avions une grande salle de classe de plain-pied au rez-de-chaussée.

Les classes situées au premier étage étaient en surplomb, créant une galerie couverte au rez-de-chaussée, permettant de nous abriter en cas de pluie.

Les promotions étaient d’environ 70 élèves et comme les salles n’étaient pas très grandes nous étions souvent en demi-groupes pour les cours. À cette époque il y avait beaucoup de garçons pour très peu de filles dans chacune des promotions. Nous étions 10 filles pour plus de 60 garçons et nous nous entendions plutôt bien. J’avais pour amis et complices deux garçons : Bernard et Olivier. Ils étaient tous deux excellents élèves et nous avions souvent l’habitude de travailler et réviser ensemble. Bernard était doué en tout et ses notes de cours étaient de vraies œuvres d’art. Tout était parfaitement écrit, souligné, avec des codes couleur différents. Les élèves se ruaient régulièrement dessus pour les photocopier plutôt que de décrypter leurs propres notes.

Je vous ai décrit la topographie de l’école, mais il reste un dernier détail à vous préciser. Les salles portaient une lettre partant de A, B, C, etc. à partir du rez-de-chaussée, puis montaient dans les étages. Au premier étage, au fond de l’école, nous avions un autre petit escalier menant à un deuxième étage et qui permettait d’accéder à une salle minuscule ou plutôt un embryon de salle. On l’appelait « La salle G ». Elle était tellement petite que nous ne pouvions y être qu’en quart de groupe et encore les bancs étaient totalement serrés les uns contre les autres. Elle servait essentiellement soit à effectuer des travaux dirigés de révisions, soit pour des interrogations écrites en petits groupes.

Nous étions un samedi, en été et il faisait très beau. Le lundi nous devions passer un examen de mathématiques. De 10 h à midi nous avions eu une séance de révisions de problèmes de mathématiques en salle G. Ne me sentant pas très bien préparée, mon ami Bernard avait accepté de revoir avec moi quelques exercices que je n’avais pas bien compris, une fois les autres élèves partis. Seuls dans notre salle d’étude, nous étions le nez dans notre exercice, absorbés totalement par le sujet, lorsque je relevai la tête et tendis l’oreille. Le silence était absolu et assourdissant. Je regardai ma montre et sursautai. Il était 13 h ! Nous avions travaillé pendant une heure sans faire attention au reste du monde.

– Tu as entendu la sonnerie toi ? dis-je à Bernard.

– Euuuuh non, répondit-il. J’ai pas fait attention.

Il faut dire que la salle G étant très à l’écart du reste des classes, lorsqu’on s’y trouvait on n’entendait pas grand-chose.

– Elle ferme à quelle heure l’école ? lui demandai-je.

– Je n’en sais rien. Peut-être midi et demi. Mais il doit sûrement rester des gens au secrétariat.

Nous rangions rapidement nos affaires et descendions précipitamment dans la cour vers le portail de sortie. Tirant sur la poignée, c’est avec effroi que nous nous aperçûmes qu’il était verrouillé. Revenant vers le centre de la cour et balayant du regard les classes du rez-de-chaussée et du premier étage, l’évidence apparut : nous étions seuls et enfermés dans l’école.

Bernard ne perdant pas espoir, me dit :

– On monte au premier, il y a sûrement quelqu’un à l’Administration.

L’escalier permettant d’accéder aux bureaux de l’Administration était un escalier de bois en colimaçon menant au premier étage. Arrivant devant la porte fermée de la secrétaire, nous tapâmes dessus frénétiquement espérant qu’elle soit encore présente pour nous ouvrir le portail. Hélas, cette porte aussi était verrouillée et personne ne vint nous ouvrir. Redescendant dans la cour, nous nous mîmes à appeler de tous côtés :

– Eeeeh, oooohhh, il y a quelqu’un ?

Personne.

La situation n’était pas en soi dangereuse mais disons le mot, très très préoccupante.

Il était déjà plus de 13 h et maman allait s’inquiéter. Elle était prévenue que j’allais rester un peu plus longtemps pour réviser, mais juste un peu plus longtemps. Et quand maman s’inquiète, tout, absolument TOUT peut arriver. Elle est capable de n’importe quoi, avoir des idées qui ne viendraient à personne pour avoir des nouvelles de ses enfants. Et si elle n’avait pas de mes nouvelles dans l’heure qui suivait, seul un tsunami serait comparable à sa réaction. Il fallait donc trouver une solution et vite.

Les salles du rez-de-chaussée étant fermées, nous nous assîmes sur un banc dans la galerie couverte pour tenir un conseil de guerre.

– OK, dis-je. On fait quoi ?

Étant de nature un peu expansive, je peux vite m’emballer. Mais Bernard a toujours été une personne posée et réfléchie. Capable de garder un calme olympien alors que tout va mal autour de lui.

– Regardons le bon côté des choses, me répondit-il, au moins on n’est pas enfermés en salle G. Parce que toutes les autres sont verrouillées.

– Tu as raison, c’est déjà ça. Il y a autre chose de positif dans cette histoire ?

– Nous sommes samedi, tout le monde est parti et peu de chance de voir débarquer quelqu’un avant lundi matin. On va dire qu’au moins il fait beau si on doit dormir dehors sur un banc.

Je le regardai effarée. La situation était bien plus que préoccupante, elle était carrément catastrophique !

Dans les années 80, pas de téléphone portable personnel. Cependant, nous avions une cabine téléphonique dans la cour avec bien sûr aucun numéro indiqué pour les cas d’urgence.

– On pourrait appeler quelqu’un, me dit-il en montrant la cabine du doigt. J’ai quelques pièces si tu veux.

– Oui on pourrait. Mais qui ? Tu connais le numéro de quelqu’un qui pourrait nous aider toi ? Si possible un responsable de l’école qui ait les clés.

Bernard était originaire de Provence et avait une petite chambre à Paris. Il parlait avec ce merveilleux accent du midi que je prenais un plaisir à imiter pour l’embêter. Personne de sa famille ne pourrait nous porter secours. Quant au personnel de l’école, même si on connaissait certains noms on ne savait même pas dans quelle ville ils habitaient.

– Non je ne vois pas. Je ne connais aucun numéro par cœur de toute façon. Et toi ?

– Le seul numéro que je connaisse par cœur est celui de chez moi. Mais pas question d’appeler ma mère !

Bernard connaissant bien ma maman approuva vite ma décision. Cette solution ne devrait être utilisée qu’en dernier recours. Je n’osais même pas imaginer la réaction de maman si elle savait que « son bébé » était enfermée dans l’école avec un garçon de surcroît.

Regardant le judas de la porte principale, il me dit :

– On peut peut-être essayer d’appeler un passant.

– Un passant ? Mais pour lui dire quoi ?

– De prévenir la police ou les pompiers.

– Tu plaisantes ? On ne peut pas faire ça !

– Et pourquoi pas ?

L’idée ne me plaisait pas du tout mais nous n’en avions pas d’autre pour l’instant. Nous nous plantâmes devant le petit grillage du portail de métal et nous nous mîmes à attendre qu’un passant veuille bien se montrer. La rue Amyot est toute petite et très peu de gens passent par là habituellement. Au bout de 10 min d’attente, un homme âgé passa devant la grille. Nous nous mîmes tous les deux à l’interpeler à hauts cris. Celui-ci tourna la tête, et avec une grande indifférence il continua son chemin en allongeant le pas. Ne perdant pas courage, l’attente reprit. Une jeune femme, probablement une étudiante, finit par passer à son tour. L’interpelant plus calmement cette fois-ci, nous finîmes par la faire s’approcher. Bernard lui expliqua rapidement notre situation.

– Vous voulez que je prévienne quelqu’un ? nous demanda-t-elle.

– On n’a pas de numéro à vous donner. Vous pouvez peut-être prévenir la police pour nous ?

– Ah non, non. Je n’appelle pas la police moi. Je suis pressée, j’ai pas envie d’avoir des problèmes.

 – Je vous en prie, lui dis-je. Aidez-nous.

 – Désolée, répondit-elle, il faut que j’y aille. Bon courage.

Et comme le vieux monsieur, elle repartit rapidement. On se rassit à nouveau sur notre banc pour réfléchir.

– On pourrait peut-être trouver une fenêtre qui donne sur l’extérieur, proposai-je.

– Bonne idée, approuva Bernard.

Toutes les salles de classe avaient leurs fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure et les seules qui accédaient à la rue au rez-de-chaussée étaient grillagées. Mais cela valait quand même la peine d’essayer. Montant au premier étage nous fîmes le tour des couloirs sans succès. Nous remontâmes ensuite le petit escalier qui menait à l’Administration. Et là, le miracle ! Sur le palier du premier étage il y avait une petite fenêtre sans barreaux que nous n’avions pas vue. Bernard l’ouvrit avec un peu de mal mais elle finit par céder. Nous nous penchâmes tous les deux pour respirer un peu de cet air de liberté. La fenêtre donnait sur la petite rue Laromiguière qui faisait l’angle avec la rue Amyot.

– Voilà ce qu’on va faire, lui dis-je avec enfin de l’espoir. Tu sautes dans la rue et ensuite tu me rattrapes.

Bernard me regarda ahuri.

– Mais ça va pas non ! C’est très haut, je vais me faire un malheur en tombant.

– C’est pas si haut que ça, répondis-je en évaluant la hauteur jusqu’au trottoir, je suis sûre que tu peux le faire.

– Mais tu es fada. Pas question de sauter !

– Alors je vais essayer ! Fais-moi la courte échelle !

– Naaan mais tu es folleuuuu ! s’exclama-t-il avec son accent chantant. Je t’interdis d’essayer de sauter !

En soi il avait raison car par la suite cette hauteur a été évaluée entre 3 m 40 et 3 m 60. De quoi se casser un ou deux os aisément.

Nous redescendîmes à nouveau dans la cour. La situation devenait de plus en plus angoissante. La grande salle de plain-pied avait un toit plat et donnait sur le jardin de la maison attenante. M’approchant d’elle et voyant les arbres du jardin « presque » à portée de main, je proposai :

– Tu peux peut-être essayer de grimper sur le toit et atteindre un arbre de l’autre côté du mur. De là tu redescends et tu vas taper chez la voisine et je suis sûre qu’elle pourra…

Culminant à 1,60m, tout en parlant je levais la tête vers les 1,85m de Bernard dont les yeux affolés me regardaient fixement. Il était particulièrement doué pour les études, mais j’avoue que ce n’était pas vraiment un grand sportif. On ne peut pas être parfait en tout.

– Mais t’es marteau ! furent les seuls mots qu’il daigna répondre à ma superbe idée.

De plus en plus désespérés nous nous rassîmes sur notre banc. Regardant autour de moi, j’eus l’idée de lever les yeux et j’arrêtai mon regard net sur ce que je voyais. Je donnai un grand coup sur l’épaule de mon ami qui leva les yeux à son tour. Sous le toit de la galerie, bloquée par des barres latérales, une immense échelle de pompier était insérée. Aucun de nous ne l’avait jamais vue jusqu’ici. Bernard se leva brusquement et se mit à la regarder de plus près.

– Tu penses qu’on pourrait l’attraper ? lui dis-je pleine d’un nouvel espoir.

– Ça doit pouvoir se faire.

Il monta sur le banc et constata qu’en effet il pouvait atteindre l’échelle. Après plusieurs essais infructueux il finit par la déloger des barres qui la retenaient. Je l’aidai comme je pouvais pour la déposer au sol. Elle était en bois et terriblement lourde. Elle faisait au moins 3,50 m de long.

– On pourrait s’en servir pour descendre par la petite fenêtre, me dit-il.

– Oui, si on arrive à la monter par l’escalier en colimaçon. Ça va pas être simple.

Je pensais déjà au poids de cette échelle, sans compter que l’escalier était tout petit. Puis je fronçai les sourcils :

– Et après on en fait quoi de l’échelle ? On ne peut pas la laisser dehors comme ça. Si quelqu’un la vole, ou même essaie de passer par la fenêtre ce week-end pour cambrioler l’école ?

– Tu as raison, je n’avais pas pensé à ça. Faut trouver une solution.

J’ai toujours le cerveau qui cogite et des idées un peu dingues. Celle qui germa dans ma tête faisait partie de cette catégorie.

– Il faudrait qu’on puisse la laisser chez quelqu’un une fois qu’on sera sortis, commençai-je.

– Mais chez qui ? Tu as vu la taille qu’elle a ?

– Tu sais, en face de l’école il y a une sorte de foyer pour étudiantes. On pourrait peut-être les appeler pour leur demander si on peut mettre l’échelle dans leur jardin en attendant lundi.

Il me regarda fixement, évaluant la faisabilité de mon idée.

– Et on les appelle comment ? dit-il.

– On a peut-être assez d’argent pour appeler les renseignements, proposai-je, l’idée des renseignements ne me venant qu’à ce moment-là.

– Ça vaut la peine d’essayer, approuva-t-il. Mais il faut aller vite car j’ai très peu de pièces. Si on se rate, après on est fichus.

Nous rassemblions les quelques pièces de monnaie qu’il avait et que j’avais trouvées au fond de mon sac et je tentai d’appeler les renseignements. Nous avions tout au plus assez d’argent pour deux appels rapides uniquement.

Je glissai 1 franc dans l’appareil et fis le 12. Après une seule sonnerie, quelqu’un décrocha à l’autre bout du fil.

– Les renseignements à votre service. Quel numéro demandez-vous ?

– Bonjour. J’aimerais le numéro de téléphone d’une sorte de foyer pour jeunes filles qui se trouve rue Amyot à Paris.

Je l’entendis tapoter sur un clavier puis elle dit :

– Je n’arrive pas à trouver, vous n’auriez pas plus d’informations à me donner ? C’est une institution religieuse ?

– Non je ne crois pas, mais cherchez encore, vous allez forcément trouver. Je suis au 10 de la rue Amyot et ce foyer est en face de moi, il doit être au 7 ou au 9.

– Mais si vous êtes en face, allez les voir carrément ce sera plus simple, me répondit l’opératrice.

– C’est que je ne peux pas, je suis enfermée.

– Pardon ?!

– C’est une longue histoire, c’est assez compliqué et je n’ai pas le temps de vous expliquer car j’ai très peu de monnaie. Je vous en prie, cherchez encore c’est important.

Elle tapa à nouveau sur quelques touches puis finit par dire :

– J’ai trouvé un établissement du nom de « La maison des lycéennes » au 5 de la rue Amyot. Ça pourrait être ce que vous cherchez ?

– Probablement, lui répondis-je en soufflant de soulagement. C’est assez grand, donc l’adresse devrait correspondre.

Elle me dicta le numéro de téléphone puis je raccrochai savourant cette première victoire.

– Maintenant il faut les appeler, dis-je à Bernard. Espérons que quelqu’un va décrocher.

Fébrilement je fis le numéro du foyer. Il ne nous restait que 2 francs en petites pièces. Il fallait les convaincre rapidement.

– Allô ? fit la voix d’une jeune fille au téléphone.

– Bonjour. Je suis une élève de l’école qui se trouve juste en face de votre foyer. Je me permets de vous appeler car j’aurais un petit service à vous demander.

– Oui ? fit la voix de façon hésitante.

– Voilà. Nous sommes deux élèves et nous étions en train de réviser dans une salle. On n’a pas fait attention à l’heure et maintenant on se retrouve enfermés dans l’école.

– Ah quelle tuile !

Du bruit se fit autour d’elle. Elle avait probablement appelé ses amies à l’écoute de notre conversation.

– Et comment on peut vous aider ?

– On a trouvé un moyen de sortir mais on aurait besoin quand même d’un petit service.

– Dites toujours…

– Il y a une petite fenêtre côté rue de Laromiguière et on a trouvé une grande échelle qui nous permettrait de descendre. Mais après il nous faut un endroit pour l’entreposer d’ici lundi. Nous avons pensé la déposer dans votre jardin.

Le son se fit sourd à l’autre bout du fil. Elle devait répéter mes paroles aux autres élèves.

– Écoutez, reprit-elle. La directrice n’est pas là et on ne peut pas se permettre de prendre ce genre de décision sans son accord.

– Et elle rentre quand la directrice ? fis-je un peu affolée.

– Probablement vers 18 h.

– Non !! Écoutez c’est pas possible d’attendre 18 h, il faut absolument qu’on sorte d’ici.

– Je suis désolée mais on ne peut pas faire autrement.

J’ai senti dans cette dernière phrase qu’elle était sur le point de raccrocher.

– Non, non !! Ne raccrochez pas !! Écoutez, si vous ne me croyez pas vous n’avez qu’à sortir et vous nous verrez par la fenêtre.

Je sentais qu’elle était indécise. À nouveau le son se fit sourd. Elle devait demander l’avis de ses copines et j’entendais clairement des rires.

– Bon ok, finit-elle par dire. On va sortir vous voir.

– Merci, merci !!! fis-je rassurée. À tout de suite !

Je raccrochai vivement. Bernard et moi nous précipitions à nouveau au premier étage. Alors qu’on se penchait par la petite fenêtre, nous vîmes cinq jeunes filles sortir de la porte d’en face et courir vers nous.

– Hello ! fit Bernard en leur faisant de grands gestes.

– Mais comment vous avez fait votre compte ? nous dit l’une d’entre elles en riant.

– Vous n’allez pas nous laisser comme ça, dites ? répondit-il avec un grand sourire charmeur. Votre jardin est très grand. Ça ne gênera personne.

Elles se regardèrent et échangèrent rapidement entre elles. Mais je sentais qu’on avait gagné.

– OK. On ne peut pas vous laisser comme ça. On expliquera la situation à la directrice en rentrant. On va vous aider à descendre.

– Merci vraiment !! leur dis-je enfin rassurée. Attendez-nous, on va hisser l’échelle.

Je ne vais pas vous raconter en détail la montée de cette échelle de pompiers, mais sachez que ce fut très pénible et laborieux, d’autant que j’avais l’impression qu’elle pesait une tonne. Il fallut d’abord la redresser à la verticale pour la faire passer dans l’escalier en colimaçon puis la mettre à l’horizontal dans un espace très réduit pour la faire passer par la petite fenêtre. Encore heureux que celle-ci était suffisamment large pour qu’on puisse l’y glisser.

Lorsque l’échelle fut calée sur le trottoir, elles la maintinrent fermement afin que l’on puisse descendre sans danger. Bernard tira la fenêtre au maximum afin qu’elle paraisse fermée vu de l’extérieur. Je ne peux décrire le soulagement que j’ai ressenti de me retrouver dans la rue, enfin libre. Tout notre petit groupe se répartit de chaque côté de l’échelle puis nous allâmes la poser au sol contre un mur de leur jardin. C’est en les remerciant encore que nous prîmes le chemin du métro, sans manquer au préalable de leur raconter en détails notre mésaventure.

Lundi matin, 8 h, l’examen de mathématiques commençait et devait se terminer à midi. Vers 10 h un surveillant entra dans la salle et annonça à voix haute :

– Mademoiselle D. et Monsieur T. vous êtes priés de vous rendre chez Monsieur le Directeur dès que vous aurez terminé.

Un brouhaha se fit dans la salle et tous les yeux se tournèrent avec interrogation vers Bernard et moi. Évidemment nous n’avions rien raconté de notre histoire à personne et certainement pas à Maman. On se regardait rapidement en se demandant si le Directeur désirait nous voir à propos de samedi. Inutile de vous dire que j’étais beaucoup moins sereine pour terminer mon devoir sur table.

À midi, une fois nos copies rendues, nous montâmes par l’escalier en colimaçon au premier étage. La petite fenêtre qui nous avait permis de nous échapper était fermée. Je tapai à la porte de la secrétaire et nous entrâmes. Celle-ci nous regarda avec un sourire espiègle puis nous dit :

– Entrez. Monsieur le Directeur vous attend.

D’un pas hésitant nous entrâmes dans le bureau du Directeur dont la porte était ouverte. Il nous accueillit avec un petit sourire et nous montra les deux chaises qui étaient devant son bureau, nous invitant à nous asseoir.

Notre Directeur était plutôt âgé et généralement montrait beaucoup de bienveillance envers les élèves. On ne pouvait vraiment pas dire qu’il était sévère. Il avait beaucoup d’humour et plus d’une fois nous avait fait rire avec des réparties assez originales.

Me regardant dans les yeux, il prit quelques secondes avant d’ouvrir la bouche et me dit de sa voix un peu nasillarde :

– Mademoiselle D., avez-vous votre brevet de parachutiste ?

– Euuuuh, pardon Monsieur le Directeur ?…

– Je vous demande si vous avez un brevet de parachutiste ?

– Euuuuhhh non, Monsieur le Directeur.

– Alors pourquoi vouliez-vous sauter par la fenêtre ? Vous auriez pu vous casser quelque chose.

Je regardai mon ami et tous les deux nous comprîmes que notre aventure avait été dévoilée.

– Mais Monsieur, comment savez-vous… ?

– Mademoiselle, en tant que gérants d’établissements s’occupant de jeunes élèves, la Directrice du foyer et moi-même communiquons régulièrement. Rien de votre petite mésaventure ne m’est inconnue.

Nous comprîmes alors que les jeunes filles qui nous avaient aidés à stocker l’échelle avaient tout raconté en détail à leur directrice.

– D’ailleurs, reprit-il, l’échelle nous a été retournée dans la matinée.

Bernard et moi étions très mal à l’aise. Nous nous demandions quelle serait notre sanction.

– Monsieur, commença Bernard. Nous sommes désolés de ne pas avoir fait attention à l’heure. Nous n’avons trouvé que ce moyen pour sortir et…

Le Directeur nous connaissait bien et savait que nous étions des élèves sérieux.

– Ne vous excusez pas, l’arrêta le Directeur. C’est une chose qui peut arriver et la solution était plutôt ingénieuse. Vous êtes bien là pour ça non ? Pour être ingénieux !

Nous ne reçûmes aucune sanction, si ce n’est de faire désormais attention aux horaires de l’école.

Chaque fois que je repense à cette histoire j’ai un petit sourire qui me vient sur les lèvres. Sur l’instant cela avait été plutôt alarmant. Mais avec le temps elle m’est restée comme un bon souvenir. Maman n’a jamais rien su de cette histoire. Étant angoissée en permanence et s’inventant des raisons de l’être, je ne voulais pas remplir son imagination fertile d’images de sa fille enfermée dans son école.

La fenêtre de la liberté !

FIN

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