Lake Louise

Parfum emblème :
Voyageur de Jean PATOU
Voyageur de Jean Patou a été crée en 1994. C’est un parfum masculin connu pour son esthétique maritime très marquée. Un flacon bleu marine souvent présenté dans un support en forme de navire. Il a une composition aromatique boisée évoquant l’air marin et la fraicheur des embruns. Il évoque la mer, le voyage et la liberté.
Lorsque j’ai cherché un flacon pouvant être l’emblème de cette rencontre, il m’est apparu comme une évidence. Je le dédie à Monsieur Miguel.
Durée de lecture : 10 mn
Lorsque je repense à cette histoire, pour une raison qui m’échappe j’ai toujours dans la tête l’air de la chanson de Michel Fugain « Une belle histoire » et tout particulièrement les paroles « Il rentrait chez lui là-haut vers le brouillard, elle descendait vers le midi… ». Cette chanson est inspirée de la série télévisée « La Demoiselle d’Avignon » qui a eu beaucoup de succès dans les années 70 et qui est encore aujourd’hui l’une de mes séries préférées.
Mon histoire n’a rien de romantique mais elle raconte une rencontre de gens qui se croisent sur la route de leurs vacances, vivent un moment d’étrange communion puis se séparent en reprenant leur chemin, les uns vers le nord, les autres vers le sud. Tel que l’évoque la chanson.
Nous étions en 2017 et Richard et moi faisions un long road trip au Canada. Partant de Vancouver, nous traversions la Colombie Britannique en direction de l’Est pour rejoindre Calgary. Pour cela nous devions traverser du nord au sud le long Parc National de Banff, un immense parc montagneux jalonné de forêts et de glaciers. L’une des étapes de ce périple passait par la ville de Lake Louise. Comme son nom l’indique, c’est une petite ville nichée au creux des montagnes mais située au bord d’un lac dont la couleur bleu turquoise est incroyable.


Le magnifique Lake Louise
Parmi la « To Do List » de ma vie, c’est-à-dire la liste des choses que je dois voir au moins une fois dans ma vie, il y a l’Alaska. C’est peut-être son côté sauvage, ou ses contrées encore protégées de la civilisation qui m’envoûtent, mais j’ai vraiment envie, et mon mari aussi d’ailleurs, d’aller y poser mes pieds un jour et d’en admirer les paysages et les animaux. À ce jour, nous n’avons pas pu réaliser ce rêve car les tarifs y sont encore rédhibitoires. Mais je ne perds pas espoir.
En ce bel après-midi de juillet, alors que la température était très agréable et le ciel bien bleu, nous arrivions aux abords de Lake Louise lorsque soudain sur l’autoroute un panneau apparut qui nous fit une impression de magie, au point que nous nous sommes arrêtés. Nous étions à plus de 4000 km de l’Alaska et pourtant ce panneau indiquait « Scenic route to Alaska » (route panoramique ou touristique pour l’Alaska). Un infime instant Richard et moi nous sommes regardés et avons souri à la même pensée un peu folle qui nous avait traversé la tête… et si nous la prenions cette route ?…


La route vers l’Alaska
Cette idée saugrenue ayant été évacuée, nous avons photographié le panneau et repris notre route. Après avoir visité les abords du lac et être montés sur les hauteurs pour en admirer une vue incroyable d’ensemble, nous arrivions le soir à l’hôtel que j’avais retenu pour la nuit. Au beau milieu de la forêt et éclairé d’une multitude de guirlandes lumineuses, cet hôtel ressemblait plus à un immense chalet pour passer Noël que pour des vacances d’été. Il ne manquait plus que la neige pour parfaire l’illusion.
L’hôtel était magnifique, mais les prix aussi. Le lendemain matin, à la vue du tarif demandé pour les petits déjeuners, nous avons décidé de prendre nos bagages et de nous contenter d’un café en ville. Nous garant devant un café devant lequel il y avait une longue queue, indiquant probablement que nous étions au bon endroit pour le petit déjeuner, nous sommes allés rejoindre la file d’attente.
Alors que nous avancions au ralenti, notre regard est tombé sur un vieux monsieur lui aussi en quête d’un petit déjeuner. Il portait un grand béret basque et s’appuyait sur une canne de berger. Il était manifestement accompagné d’un homme plus jeune, lui aussi s’appuyant sur une canne identique. Sur le moment, ils nous parurent bien singuliers. Au beau milieu de tous ces touristes en short et sacs à dos, ces deux hommes aux allures de bergers basques faisaient figure d’anachronisme.
Notre tour arrivant, nous avons commandé des cafés et des viennoiseries puis nous nous sommes assis à la dernière table libre, l’établissement étant tout petit. C’était une table pour quatre personnes dans un petit recoin devant une fenêtre. Nous commencions notre repas lorsque nous vîmes les deux « bergers », le plus jeune portant un plateau, balayant la salle du regard à la recherche d’une place. Le vieux monsieur s’appuyait difficilement sur sa canne et on voyait qu’il avait du mal à rester debout. Voyant qu’il n’y avait plus rien de libre, Richard s’est levé et les a interpellés.
– Si cela ne vous gêne pas qu’on soit à la même table, venez vous asseoir avec nous.
– Vous êtes sûrs qu’on ne va pas vous déranger ? répondit le plus jeune.
– Mais pas du tout, au contraire, ce sera un plaisir.
Ils s’installèrent en face de nous puis nous fîmes les présentations. Ils s’appelaient Miguel et Alejandro et étaient père et fils. Alejandro s’exprimait en anglais mais échangeait en espagnol avec son père. Il nous expliqua qu’il vivait à Seattle, d’où son accent américain impeccable, mais que son père vivait en Argentine. Ayant perdu sa femme un an plus tôt, Miguel avait énormément de mal à s’en remettre et était bien malade. Pour essayer de lui remonter le moral, Alejandro avait proposé à son père un très long voyage à deux, presque un voyage initiatique. Probablement le dernier de ce vieil homme. Miguel était allé seul jusqu’à Seattle, puis partis en voiture pour un très long périple ils étaient remontés vers le Canada.
Dans les années 1950, le père de Miguel avait construit un chalet en Alaska. Une « Cabin » comme ils disent. Il y amenait de temps en temps sa famille pour profiter de la nature et surtout pour pêcher. Alejandro avait proposé à son père un long voyage pour retourner au chalet du grand-père en Alaska et retrouver les images de sa jeunesse. Un vrai retour aux sources, une plongée dans l’enfance. Leur lieu d’arrivée était Homer, au Sud de l’Alaska et ils avaient encore plus de 3600 km à parcourir.
Entendant cela, Richard et moi nous sommes regardés en souriant, les yeux un peu écarquillés. Voyant notre réaction, Alejandro nous demanda le pourquoi de ce sourire. Je lui expliquai notre désir inassouvi d’aller en Alaska un jour.
– En photographiant ce panneau hier je n’aurais jamais imaginé rencontrer aujourd’hui des personnes qui allaient en effet suivre cette route. C’est une drôle de coïncidence.
Alejandro se mit à rire et traduisit mes paroles à son père qui lui aussi se mit à rire.
Exprimant alors notre curiosité à propos de leur ressemblance avec des bergers basques, Miguel se mit à nous raconter son histoire, traduite petit à petit par son fils :
Entre 1850 et 1930, fuyant la pauvreté rurale, des milliers de Basques français avaient quitté la France depuis Bayonne, Bordeaux ou Pauillac pour aller émigrer tout d’abord en Uruguay puis au début du XXᵉ siècle en Argentine pour s’installer à Buenos Aires. Beaucoup étaient bergers ou agriculteurs. Après un voyage périlleux ils rejoignaient des communautés déjà bien établies, s’adaptant à leur nouveau mode de vie mais gardant un profond attachement pour leurs traditions. Quittant plus tard l’Argentine, certains sont partis pour la Californie, créant ainsi les richesses de la vallée de Napa.
Le père de Miguel était berger et avait fait partie de ceux qui étaient allés s’installer en Argentine. À force de beaucoup de travail il était arrivé à devenir un grand et riche propriétaire rural. Miguel était né en Argentine et grâce aux moyens de son père avait pu faire des études d’ingénieur. À la fin de ses études il avait rejoint l’armée et avait terminé avec un très haut grade dans la marine nationale, après avoir été aux commandes de nombreux vaisseaux militaires.
Alejandro était né lui aussi en Argentine et après avoir commencé de grandes études (j’avoue que je ne me souviens plus exactement de quoi), il les avait poursuivies aux États-Unis et avait fini par s’installer à Seattle.
Miguel nous montra sa canne de berger – ou Makila –, et nous expliqua qu’elle appartenait à son père. C’est l’outil quotidien des bergers basques et son papa, malgré toutes ses richesses et ses nouvelles occupations, l’avait gardée en permanence avec lui. Il était heureux ce jour-là que son fils marche à ses côtés avec cette même canne en souvenir de leur famille.
Au moment de nous quitter, après plus d’une heure de discussion, nous leur avions demandé de nous donner de leurs nouvelles et surtout de nous prévenir lorsqu’ils seraient arrivés à bon port. Je crois qu’eux, comme nous, avions le sentiment d’avoir fait une magnifique rencontre.
Nous étions le 21 juillet 2017. Le mercredi 2 août, alors que nous étions rentrés en France depuis quelques jours, je reçus ce courriel très touchant d’Alejandro et ces quelques photos que j’ai gardées précieusement :


Miguel

Alejandro

Homer, la fin de leur route
Un long et très fatigant voyage pour n’y rester que trois jours ! Mais le plus important n’était pas le point d’arrivée mais le voyage en lui-même. Le dernier d’un père avec son fils. Le dernier rapprochement, les derniers échanges. Miguel était bien malade, et il est difficile de ne pas penser qu’un jour, peut-être peu de temps après son retour, il a doucement quitté ce monde. Je préfère imaginer qu’il est parti comme il avait vécu ce voyage : accompagné de son fils, le cœur encore rempli des paysages de l’Alaska, de ce chalet de son enfance, et de cette dernière aventure partagée.
Nous n’avons jamais eu de leurs nouvelles ensuite, mais ce matin-là à Lake Louise restera pour nous un souvenir lumineux, comme une parenthèse suspendue où quatre voyageurs ont partagé bien plus qu’un simple petit déjeuner.
En sortant, nous nous sommes serrés la main puis ils sont partis « …là-haut, vers le brouillard… » pendant que nous, nous descendions « …dans le midi… ».
FIN
