Du pain à Lillooet

Parfum emblème : Imprévu de COTY

Je suis une personne méticuleuse et qui aime anticiper. Mais on a beau essayer de tout prévoir, tout vérifier, tout organiser, personne n’est à l’abris de l’imprévu. Ce parfum m’a semblé idéal pour évoquer l’esprit de cette histoire. 

Imprévu de François Coty est l’un des grands chypres de la maison Coty, lancé dans les années 1960. 

Suggérant l’inattendu, le non‑planifié, le moment qui surgit, c’est un parfum qui voulait incarner une femme moderne, vive, qui ne suit pas un scénario écrit d’avance.

Durée de lecture : 15 mn

Il arrive dans la vie qu’un fâcheux contretemps se transforme en une belle histoire de convivialité, née d’un hasard qui nous dépasse.

En 2017, Richard et moi avions décidé de déroger à la règle « les États-Unis chaque année » pour nous offrir notre premier roadtrip dans l’ouest du Canada pour nos vacances d’été. Partant de Vancouver, un long périple nous attendait pour arriver jusqu’à Calgary. J’avais particulièrement hâte d’atteindre Jasper, lieu de départ de la traversée Nord/Sud du Parc national de Banff. Un immense parc montagneux jalonné de forêts, et où je rêvais d’aller voir le grand glacier.

Contrairement aux États-Unis, le Canada est plus montagneux, plus forestier et couvert de milliers de lacs de toutes tailles. Mais il n’y a pas que les paysages qui sont différents. Les Canadiens sont plus calmes, plus posés que les Américains, en un mot : moins agités. Nous avons découvert un pays magnifique et vraiment différent où s’il ne faisait pas aussi froid en hiver, il y ferait bon vivre.

Pour suivre notre périple, voici une carte des principales villes étapes où nous avions prévu de passer une ou plusieurs nuits. J’avais comme à mon habitude réservé les hôtels via Booking.com qui ne nous a jamais déçus.

Après une nuit à Whistler, village à plus de 600 m au-dessus de la mer puisque c’est en hiver une station de ski huppée dont certaines pistes culminent à plus de 2200 m, nous nous préparions pour la prochaine étape : Cache Creek, petite ville en bordure d’un grand lac. Traverser la Colombie-Britannique a été un ravissement permanent. Entre les forêts immenses, les lacs, les rivières, le silence des moteurs et des hommes car la région est peu peuplée, nous appréciions chaque instant de ce voyage. Il arrivait souvent que nous stoppions la voiture en bord de route, juste pour admirer le paysage, écouter les bruits des cascades sur les rivières ou juste profiter du chant des oiseaux si nombreux dans cette nature sauvage et magnifique.

Vers 10h du matin les bagages étaient chargés dans la voiture. Après un bon petit déjeuner nous étions prêts pour notre périple de 3h vers Cache Creek. La température était délicieusement estivale, ni trop chaude, ni trop froide et le ciel était limpide et uniformément bleu. Alors que nous roulions tranquillement sur cette route sinueuse qui traversait une immense forêt je faisais la remarque innocente que la route « était vraiment à nous ». En effet cela faisait pas mal de temps que nous n’avions croisé personne, ni dans un sens ni dans l’autre. Je n’avais pas encore conscience à quel point ma remarque serait prémonitoire.

Depuis notre départ nous avions parcouru un peu plus de 110 miles, soit environ 180 km lorsqu’au détour d’un tournant une barrière posée en travers de la route nous obligea à stopper brusquement. Derrière la barrière se tenait une grosse voiture de chantier surmontée de feux orange d’alerte nous empêchant d’aller plus loin. Une femme de type afro-américain de forte carrure et portant un gilet jaune s’approcha vivement de nous. Elle était manifestement seule à surveiller ce coin de la forêt. Elle se planta devant la fenêtre du conducteur et alors que Richard était en train de la baisser elle dit d’une voix forte :

– WHERE ARE YOU GOING ?! (où allez-vous ?)

– … ???

Sur le coup j’ai cru avoir mal compris. C’était une question tellement bizarre venant de cette femme plantée au milieu de la route, au milieu de la forêt. La seule réponse qui m’est venue c’est…

– What ? (quoi ?!)

– WHERE – ARE – YOU – GO…ING ?! répéta-t-elle en articulant chaque syllabe pour qu’elle soit bien compréhensible.

Cette fois-ci pas de doute, la question était claire.

– We are going to Cache Creek (Nous allons à Cache Creek)

– IMPOSSIBLE, THE TOWN IS ON FIRE! (Impossible, la ville est en feu !), répondit-elle.

Les yeux écarquillés, Richard et moi nous sommes regardés. Nous avons dû penser la même chose au même moment. « Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? » Descendant tous les deux de la voiture, nous lui demandâmes des explications (je continue le dialogue en français).

– Mais que se passe-t-il ?

– Il y a un immense feu qui s’est déclaré plus au nord. C’est extrêmement dangereux. Vous ne pouvez pas aller plus loin.

– Mais nous devons être à Clearwater dans deux jours et nous avions prévu de passer la nuit à Cache Creek qui est sur notre chemin.

– Je suis désolée mais il va falloir changer d’itinéraire et passer par le sud pour atteindre Clearwater.

– Mais passer par le sud va nous demander beaucoup plus de temps lui répondis-je un peu affolée.

– Vous ne pouvez pas faire autrement, la route vers Cache Creek est interdite. Dans l’immédiat il vous faut retourner vers l’ouest.

– Nous venons de Whistler, dit mon mari, on doit retourner là-bas ?

– Pas besoin d’aller si loin mais il faut retourner sur vos pas au moins sur 50 miles.

– 50 miles (80 km) ?! fis-je interloquée. Mais où doit-on aller ?

Sortant une immense carte de la région, la femme l’étala sur le capot avant de notre voiture. Du doigt elle pointa un petit point.

– Le mieux serait d’aller à Lillooet. Ensuite vous ne pourrez reprendre votre route vers Clearwater qu’en passant par le sud. Toute la région de Cache Creek est sous les incendies.

Nous nous penchions sur la carte et effaré, Richard lui dit :

– Mais… on vient de rouler 2h. Et passer par le sud pour rejoindre Clearwater va nous prendre plus de 5h de route. Cela nous ramène complètement en arrière par rapport à notre voyage.

– Je comprends, fit la femme désolée. Mais estimez-vous heureux de n’avoir que ce problème, ajouta-t-elle.

Il était inutile de discuter. De toute façon elle ne nous laisserait pas passer. Difficile de croire au danger quand le temps est si doux et le ciel si bleu. Ma seule préoccupation du moment était la longue route qui nous attendait et comment annuler la nuit d’hôtel déjà payée à Cache Creek.

Après 1h d’une route sinueuse qui cette fois-ci nous parut très longue, nous arrivions fatigués en vue de Lillooet (prononcer Lilouette). Un élégant panneau en bord de route nous accueillait dans cette ville, plutôt ce village-rue où aucun habitant n’était visible. Dans l’immédiat, l’urgence était de trouver où nous loger pour la nuit. Roulant au pas dans la Main street je fus surprise de voir une pancarte indiquant « Lillooet Visitor Information Center » devant une belle maison, et surtout un « OPEN » (ouvert) écrit sur la porte. Ce contretemps nous ayant pris pas mal de temps, il était déjà 15h et nous espérions qu’ils pourraient nous indiquer un hôtel dans les environs.

Lillooet Main Street

Lillooet Visitor Information Center

Deux charmantes femmes étaient tranquillement en train de papoter derrière un comptoir et nous sourirent en nous voyant. Je leur expliquais ce qui nous était arrivé et leur demandais de nous aider à trouver une chambre pour la nuit. Elles me répondirent qu’il n’y avait que trois hôtels à Lillooet – il y en a bien plus aujourd’hui – et qu’ils avaient été remplis par les gens qui comme nous avaient fui les incendies. Elles nous fournirent tout de même les trois adresses en nous souhaitant bonne chance.

Le premier hôtel était un motel non loin du Visitor Center, nous avons commencé par celui-ci. La chance voulut qu’il leur restât une chambre minuscule. Nous étions fatigués, nous n’avions pas déjeuné, ce n’était pas le moment de faire les difficiles. Nous avons pris la chambre bien entendu enfin rassurés. Après avoir déposé nos bagages et fait un brin de toilette, j’envoyais un email au site de réservation pour annuler notre nuit puis nous sommes redescendus en quête d’un repas.

Le rez-de-chaussée de l’hôtel était accolé à un bar-restaurant vide à cette heure-là. Pendant que nous attendions les hamburgers que nous avions commandés, je me levais et furetais un peu partout avec curiosité. Je suis toujours à l’affût de coins à visiter, de petits sites à ne pas manquer. Je m’arrêtais sur le comptoir du bar où se trouvaient plusieurs flyers de publicités et un petit magazine, probablement la gazette de la ville. Je prenais un exemplaire, décidée à le parcourir pendant le repas. Balayant les pages à la découverte de cette petite ville décidément plus intéressante qu’il n’y paraissait, un article attira mon attention. Quelques mois plus tôt un couple de Français s’était installé à Lillooet et avaient ouvert une boulangerie avec du pain et des gâteaux français. Je regardais l’adresse de l’établissement et vis qu’il était juste à côté du restaurant où nous étions. Je proposais à Richard d’aller y faire un tour en sortant. Après plusieurs jours de hamburgers et d’une nourriture trop riche qui n’avaient rien à envier à leurs voisins américains, je rêvais d’une brioche ou d’un bout de baguette.

Il devait être 16h45 lorsque nous avons franchi la porte de la boulangerie.

« Abundance Bakery »

La jeune femme derrière le comptoir finissait de servir une cliente. Lorsque vint notre tour je l’interpellais en français :

– Bonjour, vous parlez français ?

– Oui, répondit-elle dans ma langue avec un grand sourire. Vous êtes français ?

– En effet, nous sommes de passage involontairement dans votre ville. C’est vous le couple de Français qui avez ouvert la boulangerie ?

– Oui c’est moi et mon mari.

– Nous passons la nuit dans le motel juste à côté. Et nous avons eu la curiosité de venir jeter un coup d’œil.

Je lui racontais alors brièvement ce qui nous avait amenés à passer la nuit dans sa ville. Puis j’ajoutais :

– Je suis tombée sur un article qui raconte votre histoire et j’ai eu terriblement envie de goûter votre pain et vos gâteaux.

Touchée par mon compliment elle balaya du regard son comptoir et désolée nous dit :

– C’est qu’il ne reste malheureusement pas grand-chose aujourd’hui. Nous fermons tôt ce soir. Vous êtes mes derniers clients.

À nos têtes manifestement déçues elle ajouta :

– Attendez, comme je vais fermer dès que vous serez sortis, je peux quand même vous donner un petit quelque chose.

Prenant un grand sac en papier, elle se mit à le remplir de tous les restes qui lui tombaient sous la main. Parts de cake au chocolat, pain d’épice, bout de brioche au raisin, tranches de pain de maïs,…

– C’est beaucoup trop, lui dis-je quand elle me tendit le sac. On vous doit combien pour tout ça ?

– Rien du tout. C’est offert par la maison. C’est à moi que vous avez fait plaisir.

Confus, Richard et moi l’avons chaleureusement remerciée. Nous étions en train de sortir lorsqu’elle nous interpela.

– Dites, vous avez quelque chose de prévu ce soir ?

– Non, répondit Richard. On ne devrait même pas être là.

– Chaque mois des habitants de Lillooet se retrouvent pour dîner tous ensemble. Les commerçants fournissent le repas. Nous apportons le pain et les desserts, d’autres apportent le vin, les fromages, les entrées, tout le reste quoi. Il y a une participation de 15 dollars par personne. Ça tombe justement aujourd’hui ce mois-ci. Si ça vous dit, on vous accueillera avec plaisir.

– Quelle belle idée. Vous êtes sûre qu’on ne dérangera pas ?

– Mais pas du tout. C’est très sympathique au contraire.

Elle nous fournit l’adresse qui était à quelques minutes en voiture et nous donna rendez-vous sur place vers 18h30.

Vers 18h15 nous montions en voiture pour rejoindre notre lieu de rendez-vous pour la soirée. La petite ville de Lillooet se trouve en bordure du fleuve Fraser, plus grand fleuve de Colombie-Britannique. Au creux d’une vallée montagneuse elle épouse les méandres du fleuve. Après avoir traversé le fleuve par le « pont des vingt-trois chameaux » – un nom pareil cela ne s’invente pas – nous longions les champs de vignes qui s’étalaient à perte de vue. Sur une hauteur nous aperçûmes alors notre destination : un restaurant faisant la vente de vins et appartenant au domaine viticole.

À l’extérieur du restaurant, sur une terrasse dominant les vignes et protégés des rayons du soleil sous une immense tente de toile illuminée de guirlandes, une vingtaine de convives étaient déjà présents. De longues tables étaient alignées bout à bout et les rires et la bonne humeur témoignaient que l’apéritif était déjà servi. Le personnel du domaine commençait à apporter le repas sur un long buffet recouvert d’une nappe blanche.

Sur des rondins de bois étaient disposées de grandes miches de pain de campagne prêtes à être découpées. De larges bols étaient remplis de salades et dans de grands plats allant au four s’étalaient des poulets rôtis et de la viande de porc braisée. Des pommes de terre rissolées et des légumes grillés complétaient ce savoureux repas. Le vin était bien sûr fourni par le producteur local chez qui nous dînions.

À notre arrivée notre couple de boulangers se leva pour nous accueillir. Dana, puisque c’était le nom de notre petite Française, nous présenta son mari puis elle nous fit faire le tour des tables pour nous présenter aux habitants et commerçants de Lillooet. Quelques heures plus tôt, nous étions d’illustres inconnus, et voilà que nous devenions l’attraction de la soirée.

Nous avons dîné en regardant le soleil se coucher entre les montagnes et illuminer les vignes de ses derniers rayons. Le vin coulait à flot et les rires des convives fusaient. Le dessert fut servi sur de grands plateaux qui passaient de tables en tables. Des choux à la crème réalisés par notre boulanger. Un délice ! Nous étions vraiment bien.

J’aurais pu terminer cette histoire sur une image bucolique de coucher de soleil sur des champs de vignes. En partant le matin pour Cache Creek, quelle était la probabilité que fuir d’immenses incendies nous amènerait à dîner avec les habitants d’une si charmante petite ville et savourer du pain de campagne et des choux à la crème français ? Mais m’arrêter ici ne serait pas rendre hommage à tous ces gens qui avaient fui le feu.

Après une bonne nuit et un petit déjeuner rapide nous avons repris notre route vers Clearwater qui serait cette fois-ci beaucoup plus longue. Il nous fallait passer par le sud, contourner tout le territoire interdit pour ensuite remonter plein nord. Plus de 5h30 de route nous attendaient alors que par confort on se limitait toujours à ne pas dépasser 3h30 par jour étant donné que seul Richard conduit.

À mi-chemin, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Kamloops, petite ville pouvant vraiment porter cette appellation. C’était probablement la plus grande dans un périmètre de 100 km. Étonnamment Kamloops était bondée. Des voitures partout, un monde fou déambulait dans les rues.

Devant des stands protégés par des tentes, de longues files de gens faisaient la queue. Sur le moment, nous avons pensé qu’il s’agissait d’un festival qui devait se passer dans la région. Nous approchant d’un groupe nous nous sommes renseignés sur la cause de cette agitation. Et c’est là que la réalité a brusquement refait surface. Le feu bien sûr ! Tous ces gens avaient fui le feu. Ils avaient emporté ce qu’ils pouvaient, parfois même rien du tout et avaient juste sauvé leur vie. Ces longues files de sinistrés devant les tentes servaient à s’enregistrer et on leur indiquait un lieu pour dormir. La plupart du temps des préaux d’école ou des gymnases.

Nous trouvions de la place dans un restaurant de hamburgers, tristes de voir autant de désespoir dans les yeux de toutes ces personnes. L’homme qui déjeunait à côté de nous n’avalait rien et pleurait comme un enfant. Il était resté le plus longtemps possible dans sa maison alors que les flammes étaient à moins de 100 m de ses murs. Mais il n’arrivait pas à retrouver ses deux chats. À la fin il était monté en vitesse dans son pick-up avec son chien et s’était sauvé sans pratiquement ne rien emporter. Il était désespéré de ne pouvoir retourner voir ce qu’il restait de sa maison et de savoir si ses chats avaient survécu.

Nous étions dimanche et les habitants de Cache Creek n’ont pu commencer à regagner leur domicile qu’à partir du mardi.

Le gigantesque incendie qui a sévi mi-juillet 2017 dans la région de Cache Creek a été nommé l’Elephant Hill Fire, Elephant Hill étant le nom de la colline où le feu s’était déclaré. Il fut l’un des plus destructeurs de l’histoire de la province. Plus de 191 000 hectares ont été brûlés et près de 65 000 personnes ont dû être évacuées. Il s’est révélé par la suite probablement de cause humaine.

En quittant Kamloops après le déjeuner, pour reprendre la route de nos vacances, je n’ai pu m’empêcher de frissonner. Si nous avions planifié notre périple d’un ou deux jours plus tôt, il est fort probable que l’on se serait retrouvé non loin du brasier. Peut-être que nous aurions fait partie de ces pauvres gens évacués dans l’urgence. Au lieu de cela, une bonne étoile nous avait dérouté vers un joli petit village où régnait la tranquillité. Nous avions fait connaissance de gens adorables et diné dans un endroit dont nous nous souviendrons encore longtemps.

FIN

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